MOURGUE Jean Scipion Anne (1772-1860)
France

gravure par Zéphirin Belliard - British Museum, Londres

Jean Scipion Anne Mourgue nait à Montpellier le 22 février 1772. Son père y est alors dans les affaires d’importation. Depuis 1779, l’instruction des enfants de protestants par les jésuites cesse d’être obligatoire. Leurs parents ont pris l’habitude de les envoyer faire leurs études à l’étranger. Scipion fait un long séjour en Angleterre où il assimile la langue et les mœurs anglaises qui lui seront d’une grande utilité plus tard.

Son père, Jacques Antoine Mourgue, a occupé pendant quelques jours le poste de ministre de l’Intérieur. En donnant sa démission au Roi Louis XVI, il obtient que Scipion soit nommé second secrétaire à la Légation de Londres où de Chauvelin est ambassadeur. Les négociations avec l’Angleterre sont ardues, les rapports tendus. On sait que Pitt paie largement les émeutiers de Paris. De Chauvelin est rappelé.

La France garde une représentation à Londres sous les ordres de Hugues Bernard Maret, futur duc de Bassano. Celle ci nomme Scipion premier secrétaire de légation. Mourgue doit continuer les négociations avec Pitt au sujet de la libération des échanges entre les deux pays. Mais c’est aussi un agent secret. Le 1 février 1793 la guerre est déclarée.

Mourgue reçoit une lettre comminatoire du gouvernement anglais qui l’invite à quitter le royaume dans les sept jours. Il revient à Paris et est nommé commis principal au ministère des Affaires Etrangères. Ce magnifique début dans la carrière est stoppé net, le décret du 13 septembre 1793 sur les suspects (les Girondins et leurs amis) le force à quitter Paris. Il arrive à échapper à la conscription et va se réfugier avec son père au Vigan.

Ruinés par la dévaluation des assignats, ils vivent de la récolte du salpêtre. Il devient agent officiel des Poudres et Salpêtres. Il doit exploiter certaines forêts pour récolter la potasse incluse dans les cendres de bois. Scipion apprend au Vigan que ses deux jeunes frères et sa sœur, qui faisaient leurs études en Angleterre, sont déclarés « immigrés ».

Mourgue n’hésite pas à aller les défendre lui-même devant le comité révolutionnaire. Il prouve qu’ils sont partis avec un passeport régulier et les arrache ainsi aux foudres du comité. Mourgue va les chercher à Genève, où ils attendaient de pouvoir rentrer en France, et les ramène au Vigan. Il est en butte à la jalousie des jacobins du cru. Il se fait réclamer par Paris, où on le réintègre comme commis au ministère des Relations Extérieurs.

Mourgue part finalement comme simple dragon dans l’armée d’Italie. Il y rencontre un ami de sa famille qui l’emploie comme inspecteur des vivres. Puis il est ajoint au Commissaire des Guerres. C’est à ce titre qu’il participe à l’occupation de Venise. Venise a été déclarée neutre dès l’entrée dès l’entrée des Français en Italie, mais cette neutralité est tellement mensongère que les vénitiens coulent un vaisseau français et en massacrent l’équipage.

La ville est occupée, la République détruite, et le Doge doit prêter serment de fidélité au représentant de Bonaparte. L’armée française y réquisitionne 40 chariots d’or qu’elle envoie sous bonne escorte en France. Le traité de Campoformio rend Venise à l’Autriche (17 octobre 97). Mourgue doit partir, non sans regrets. Un vieux texte familial dit que « les charmes de la guerre » (voir Caroline Chérie) l’incitent à aller rejoindre l’armée d’occupation de Rome et de Naples sous le commandement d’Etienne Mac Donald.

Si cette occupation ne manque pas de charme pour un jeune et brillant intendant de l’armée française, elle n’en est pas moins laborieuse pour son général. La division est constamment harcelée par des soulèvements; finalement, elle abandonne le sud de l’Italie pour rejoindre le gros de l’armée dans le Nord.

Mourgue doit rester en arrière comme inspecteur principal des finances, et bientôt Ministre des Finances de la République Romaine. La petite garnison française doit capituler sous la pression des insurgés et d’une escadre anglaise. On charge Mourgue des négociations. Les Anglais le font prisonnier et le rapatrient en 1799.

En 1800, le général Berthier, ministre de la guerre, doit organiser « l’armée de réserve de Dijon ». Il prend Mourgue comme administrateur général des vivres. Peu à peu, cette armée de réserve passe discrètement par petits groupes en Suisse. Là, elle se reforme sous les ordres de Bonaparte, qui lui fait envahir l’Italie par le Saint-Bernard (15 mai 1800). Mourgue fait toute la campagne y compris Marengo.

Après être resté cinq ans en tout en Italie, il y tombe malade et rentre en France (Est-ce de cette maladie que vient l’atavisme de surdité des Mourgue ?). Il s’associe un moment avec des Marseillais, Amiel et Valette, dans une société de fournitures aux Armées. Chaptal, ancien industriel dans la chimie à Montpellier, est ministre de l’Intérieur; voilà encore Scipion une fois Secrétaire Général de Ministère. Il y reste jusqu’en 1804.

Mourgue déplaît à l’Empereur, car il a laissé jouer une pièce de théâtre «Edouard V en Ecosse» qui contient des allusions politiques. Il préfère donner lui-même sa démission. En décembre 1803, il épouse, à Paris, Elisabeth (Betsy) Filliettaz, fille d’un important homme d’affaires internationales genevois, qui possède des maisons de négoce à Anvers et Lorient, où il est associé aux Davillier.

Son contrat de mariage précise qu’il possède un domaine à Quadrypse, canton de Bergues, département du Nord, dont il est membre du Conseil Général. Il entre dans la banque de Jean-Charles Davillier, parent de sa femme, mais n’y reste guère (Jean-Charles Davillier, qui est baron d’Empire et Régent de la Banque de France a épousé la cousine germaine de Gabriel Filliettaz, père d’Elisabeth).

La mode est à la création d’industries. Il rassemble des capitaux et fonde en 1807 une filature de coton à Rouval près de Doullens (Somme). Celle ci est exploitée sous la raison sociale Mourgue Vieusseux et Cie. Les affaires marchent fort tant qu’on peut importer du coton par les neutres ou par la contrebande. La filature occupe 8 à 900 personnes et produit 5 à 600kgs de fil par jour.

Mais les revers militaires provoquent une crise financière. Le premier geste du comte d’Artois, en arrivant au pouvoir, est de rétablir l’importation en France des fils anglais. Les affaires ne repartiront qu’entre 1816 et 1822 quand le gouvernement établira des primes d’exportation. Pendant les Cent jours, Scipion Mourgue devient député de la Somme à la Chambre des Représentants.

Il faut croire qu’il manque d’enthousiasme. En effet, un journal satirique lui décerne le titre de « Chevalier de l’Ordre de l’Eteignoir » qu’il réserve aux Bonapartistes un peu tièdes. Néanmoins, à la seconde restauration, les royalistes lui cherchent noise (Terreur blanche) et il s’astreint à rester six mois sans sortir de son établissement. Jusqu’en 1823, la filature marche bien, mais, alors qu’il se trouve au chevet de son fils gravement malade, Mourgue apprend que son usine brûle.

Il ne se décourage pas, trouve des subsides auprès de ses nombreux amis et monte une société par actions (Les Associés commandités sont les financiers Davillier, Ogier et Hottinguer). En moins de trois mois, il reconstruit son usine. Une gravure de cette époque le montre avec sa filature qui brûle, ses plans de charpente déjà refaits, et portant sur son cœur le nouvel acte de société.

Pour avoir les derniers perfectionnements techniques, que les Anglais veulent garder secrets, il n’hésite pas, en automne 1823, à aller lui-même en Angleterre. Il va y faire de l’espionnage économique, pratique de bonne guerre en cette période d’évolution rapide de la technique. Il se fait passer pour un ouvrier anglais et pénètre dans les usines. il achète des indicateurs et prend des croquis qu’il rapporte à Rouval, pour les faire réaliser.

Mourgue ramène même quelques ouvriers anglais qu’il a débauchés. Son usine devient une filature modèle qu’on vient visiter de la France entière. Vers 1830, nouvelle crise économique, bientôt suivie d’une crise politique. Mourgue reste attaché aux idées libérales et à la maison d’Orléans. Il crée, dans sa région, une véritable organisation de « Résistance » contre les Bourbons.

Dès le début de la Révolution, il mobilise son réseau orléaniste et arrive à entraver les mouvements des troupes du général Dalton, qui a reçu l’ordre de marcher pour dégager Paris. C’est le premier, à Doullens, à porter la cocarde tricolore et il organise une réjouissance populaire quand le Duc d’Orléans devient lieutenant-général du Royaume. Mais la situation financière de l’affaire est catastrophique.

Il faut vendre pour rembourser créanciers et actionnaires. L’usine est adjugée au plus offrant, à un associé des Feray d’Essonne, Louis Bocking dit Sydenham. Les membres du Comité de surveillance, A. Odier, le baron Davillier et Hottinguer père, établissent un rapport de liquidation où ils tiennent à constater les capacités, la ténacité et le courage de Scipion Mourgue, qui a seulement été victime des circonstances économiques désastreuses.

Scipion, ainsi que son père, sont à peu près ruinés. Scipion peut heureusement faire partie de la nouvelle administration de Louis-Philippe. En récompense de son attachement, le Roi le nomme préfet de la Loire (27 septembre 1830). Il doit y réprimer une « sédition ouvrière ». Il est ensuite préfet de la Dordogne, puis de la Haute-Vienne.

A son entrée officielle dans Limoges, un charivari le reçoit et manque de tourner mal, ce qui impressionne fortement sa petite Elise, avec lui dans la voiture officielle. En 1835, on l’envoie en disgrâce comme préfet de Gap et, enfin, en 1840, il devient, à Paris, receveur percepteur du premier arrondissement.

Il finit sa vie dans cette sinécure, puis, avec une petite pension, et meurt aveugle le 31 juillet 1860. Il repose avec son père, Jacques Antoine Mourgue (1734-1818), philanthrope. Sa femme meure à Paris en 1840. Ils ont eu 6 enfants : Eugène, Claire, Edmond, Amélie, Frédéric et Elise.

Un grand merci à Gérard Orsel pour les photos et les précieuses indications qu’il nous a données.

Distinctions : officier de la Légion d’honneur (9 août 1833).

Sources : Base Léonore (Légion d’honneur). Date de création : 2009-05-02.

Monument

Gérard Orsel, descendant de Jacques Antoine Mourgue, a fait entreprendre des travaux de restauration qui ont rendu au monument son aspect originel.

Photos


Date de la dernière mise à jour : 14 septembre 2021