RUSSIER Gabrielle (1937-1969)
France

Aux mânes de Gabrielle ...

Pauvre Gabrielle, morte d’amour, morte de honte, morte d’avoir aimé sans doute, mais morte de la bêtise humaine. Regardez bien cette photo, image d’une femme toute simple, toute menue dans sa robe de grande petite fille, bien sage, bien humble (Régis Dufour Forrestier).

Extrait (de Mourir d’aimer, par Gabrielle Russier) :

« Tirons simplement la leçon, juger les autres est souvent facile, les aider s’avère toujours compliqué. Rejetons le voile du temps passé sur cette triste histoire et retrouvons les choses de la vie. »

Discrète parmi des tombes plus prestigieuses se dissimule, en hauteur bordée par une rampe, la tombe de Gabrielle Russier. Peu de visiteurs lui rendent visite : l’amnésie est de mise dans nos sociétés passé un bref délai. A son époque pourtant, cette femme défraya la chronique. Printemps 1968. Issue d’un milieu bourgeois, Gabrielle Russier devient agrégée de lettres.

Mère de deux enfants, divorcée, elle est enseignante au lycée Nord de Marseille, où ses élèves qu’elle initie au théâtre moderne, au cinéma et à la peinture l’apprécient. L’un d’eux, Christian Rossi, 16 ans, est en classe de seconde. Cette prof moderne et enthousiaste le fascine, et l’intelligence, la curiosité du lycéen la trouble.

Ils finissent par tomber amoureux, et se lancent dans une idylle passionnée dans le contexte du si joli mois de mai, que Gabrielle, de sensibilité de gauche, accueille avec enthousiasme. En juin, la romance vire à l’aigre : les parents du mineur, prévenus, tentent d’écarter leur fils de sa  «coupable » liaison.

Pendant plusieurs mois, ils l’exilent en Allemagne, puis dans les Pyrénées : les amants se retrouvent. Impuissants, ils portent plainte : le 14 avril 1969, on incarcère Gabrielle aux Baumettes. Elle y reste deux mois, hébétée, mais obstinée dans son amour.

Le procès se traîne : le procureur demande une peine de treize mois de prison non amnistiables. L’affaire est renvoyée en octobre. Il n’y aura pas de procès. Le 1er septembre, Gabrielle, effondrée et calomniée, se suicide chez elle après avoir confié son chat à son voisin. Sa mort indigne et divise la France : elle est l’occasion d’ouvrir un débat de société sur la réalité du détournement de mineur.

Passion amoureuse « illégale » terminée dramatiquement : qu’en est-il finalement de cette libéralisation des mœurs promise dans le sillage de mai 68 ? On interroge le président Pompidou sur l’affaire, qui répond laconiquement en citant Eluard :

«Comprenne qui voudra / Moi, mon remords c’est la victime raisonnable ».

En 1971, André Cayatte s’empare du drame et réalise «Mourir d’aimer», dans lequel Annie Girardot incarne Gabrielle, l’un de ses plus beaux rôles. Serge Reggiani lui rend également hommage dans sa chanson Gabrielle :

« Qui a tendu la main à Gabrielle Lorsque les loups, se sont jetés sur elle ? Pour la punir d’avoir aimé l’amour En quel pays, vivons nous aujourd’hui Pour qu’une rose soit mêlée aux orties Sans un regard, et sans un geste ami ? »

L’affaire Russier est encore fraîche en 1974 lorsque la majorité passe à 18 ans. Puis son souvenir s’estompe, progressivement, sûrement. Qu’il me soit permis d’en raviver aujourd’hui le souvenir, à une époque où il est de bon ton de remettre en cause les idéaux de mai 68. Pour les amateurs du Père-Lachaise que nous sommes, la tombe de Gabrielle Russier appartient à une catégorie bien spécifique : celle de victimes, le plus souvent jeunes, dont la mort donne lieu à un immense débat de société, dont l’ampleur de l’émotion dans l’instant est proportionnelle à la rapidité de l’oubli dans lequel ces personnes retombent ensuite.

Chacun dans leur domaine, Pierre Overney, Gabrielle Russier ou Malik Oussekine appartiennent à cette catégorie. Marie Trintignant les y rejoindra bientôt, à n’en pas douter.

Sources : -. Date de création : 2006-04-11.

Monument

Photos


Date de la dernière mise à jour : 19 avril 2021