RACHEL, Elisa FELIX dite Mademoiselle (1821-1858)
France

gravure par Remond d'après le tableau par Auguste Charpentier, 1840 - Musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme, Paris
Grande tragédienne

Parmi les gloires qui ont façonné le prestige du Théâtre-français, la tragédienne Rachel occupe une place de choix. L’émotion qui étreint le promeneur avisé lorsqu’il rejoint le seuil du floral temple grec de la divine, indique qu’en dépit de l’inexistence de moyens techniques permettant à l’actrice d’immortaliser l’originalité de son génie, les échos de ses déclamations nous parviennent à travers les goulets étranglés par Chronos. L’acrotère du monument scintille des six lettres majuscules et fascinantes – RACHEL – que surplombe un diadème sculpté en bas-relief, remémorant sa qualité de reine indéfectible de la tragédie classique.

Il n’est pas un écrit mentionnant l’histoire de Rachel qui ne fasse lourdement l’inventaire de son palmarès amoureux. C’est avec un dégradant sentiment de culpabilité que le présent ouvrage cède aussi à cette lubie sexiste. Il faut reconnaître que l’importance, au sens sociale et adverbiale, de ses soupirants, oblige à une déférence incrédule. Les annales cancanières du Théâtre-français nous apprennent que c’est le «père lachaisien» Louis Véron, administrateur de l’Opéra de 1831 à 1835 et fondateur de «La Revue de Paris», qui a le suprême privilège de défricher de toutes membranes impubères, le corridor dans lequel, le poète Alfred de Musset, le journaliste Emile de Girardin, l’avocat Emmanuel Arago, l’éditeur Michel Lévy, le banquier Bischoffsheim et l’acteur dramatique François Ponsard, pour ne citer qu’eux, promèneront l’objet de leur virilité.

Lors d’une soirée chez le comte Molé, Rachel aurait répondu « Chez toi, ce soir, pour rien » à la missive sans appel du rejeton royal, le prince de Joinville, qui lui demandait « Ou ? Quand ? Combien ? » De plus, les deux accouchements de la tragédienne donnèrent un petit-fils à l’Empereur Napoléon 1er et un autre à son fidèle complice, le maréchal Bertrand, qui accompagna l’infortuné despote dans sa relégation forcée sur l’île Sainte-Hélène. Elisa Félix nait le 28 février 1821 dans une auberge de Mumpf, dans le canton alémanique d’Argovie en Suisse centrale.

Elle est issue d’un milieu d’une extrême indigence. Son père enseigne prématurément aux enfants, la chanson et la déclamation afin de les envoyer mendier dans les cafés de la ville de Lyon. Arsène Houssaye raconte que Victor Hugo, entendant la jeune Elisa chanter dans la rue, lui aurait donné une pièce et des vers et l’aurait sanctifié d’un baiser. Un jour de 1831, le professeur Choron, un philanthrope qui enseigne la musique classique aux enfants des familles pauvres et non pas les vertus des sacrifices japonais, surprend la jeune fille avec sa sœur aînée Sarah.

Il est aussitôt ému par leurs aptitudes exceptionnelles. Quelques semaines plus tard, la famille Félix débarque à Paris et Choron présente Elisa, qu’il a entre-temps rebaptisé Rachel, à son ami Saint-Aulaire, sociétaire du Théâtre-français, qui dirige un cours d’art dramatique.

En avril 1835, au carrefour de la providence, les bonnes fées protectrices de la jeune enfant placent sur son chemin, l’auteur dramatique et professeur au Conservatoire, Isidore Joseph Samson : « Je fus frappé du sentiment tragique qui se révélait en elle. Le feu brûlait dans cette jeune et faible poitrine ! » Rachel est admise au Conservatoire le 27 octobre 1836 et Samson la prend sous son aile.

Sans relâche, la diaphane pauvresse entreprend l’apprentissage de tous les grands rôles tragiques et débute deux ans plus tard dans le rôle de Camille, issue de «L’Horace» de Corneille. Dès lors, mademoiselle Rachel devient, pour le Théâtre-français, le pendant féminin du grand Talma. Elle incarne les plus grandes héroïnes du répertoire dramatique de Jean Racine dont, en 1843, une «Phèdre» mémorable.

Tour à tour Emilie de «Cinna», Hermione d’ «Andromaque», Aménaïde de «Tancrède», toutes les figures de la tragédie classique se sont mues au moins une fois sous les traits émaciés de la glorieuse actrice. Cependant, Rachel n’est pas belle, son effrayante maigreur allait à l’encontre des critères esthétiques de l’époque.

on amant, Alfred de Musset, dit d’elle : « La taille de mademoiselle Rachel n’est guère plus grosse qu’un des bras de mademoiselle George ! » En revanche, elle avait dans la manière de se mouvoir, une élégance innée qui en fait un modèle de grâce et d’aisance. Sa voix en contralto parvenait à réciter des vers, prosaïquement, et dans ses inflexions les plus délicates, à déclencher des émotions électriques et des clameurs hystériques.

Malgré la brièveté de sa surprenante carrière, Rachel effectua plusieurs tournées internationales qui la conduisit en Angleterre, où elle est reçue par la Reine Victoria, et de l’autre côté de l’Atlantique, où elle triompha au Métropolitain Theater de Broadway, quoiqu’en disent les critiques fielleux des journaux parisiens du moment. En réponse à ses perfides détracteurs qui lui reprochent de s’exhiber devant un parterre de barbares incultes, Rachel récite une Ode à l’Amérique, composée pour la circonstance par Régis de Trobriand, qui est accueillie dans une atmosphère de ferveur amoureuse par le public new-yorkais.

«Apôtre confiante, avec moi, sous vos cieux, J’ai porté mon espoir, mon oracle et mes Dieux. J’ai parlé devant vous la langue du génie. Pour imposer silence à qui vous calomnient, Voici votre réponse : Elle est dans cet accueil Qui me gonfle le cœur d’un légitime orgueil !» Avant son retour du nouveau monde, Rachel est déjà gravement malade. En septembre 1857, elle part pour Le Cannet où elle expire le 3 janvier suivant à vingt-trois heures.

Rachel n’a pas eu les funérailles qu’elle souhaitait. Une reine ne s’enterre pas dans la modestie. Ce jour-là, ils sont quarante mille en quittant la Place Royale et plus de cent mille en arrivant dans la section juive du Père-Lachaise.

Jules Janin, l’un des critiques les plus hostiles aux voyages outre-Atlantique de la tragédienne, prononce son oraison funèbre : « Voici que nous rapportons morte, au tombeau de sa sœur Rébecca, la plus jeune et la plus grande de notre âge. Ici reposent en même temps l’éloquente Rachel et tous les grands poètes d’autrefois qu’elle avait ranimés de son souffle ingénu et tout-puissant ! A l’aspect de tant de douleurs, messieurs, notre voix est impuissante. Un seul homme aujourd’hui pourrait raconter un tel deuil ; cet homme est le plus grand poète de notre temps, et, nouveau Prométhée, il habite un écueil au milieu de l’Océan ! »

Elle repose avec sa sœur, Lia Félix, elle aussi comédienne (1831-1908).

Histoire du cimetière : L’avenue qui conduit au monument a pris son nom.

Sources : -. Date de création : 2005-10-26.

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Date de la dernière mise à jour : 26 février 2021