BOYER Jean-Pierre (1776-1850)
Haïti

Président d'Haïti

Fils naturel d’un créole blanc et d’une africaine affranchie, Marie-Françoise, Jean-Pierre Boyer nait à Port-au-Prince (Haïti), le 15 février 1776, sur la propriété connue anciennement sous le nom de « Boyer » et sise rue du Peuple (ou du Calvaire), face à la place du Marché ou de l’Intendance. Il appartient à la classe des hommes de couleur, dite « mulâtre », et il est le second d’entre eux qui ait exercé assez longtemps le pouvoir suprême pour que l’histoire accorde une place à sa mémoire.

Après avoir débuté comme tailleur d’habits, Boyer s’engage dans l’armée. Il montre sa bravoure en 1792, au moment où les hommes de couleur libres se joignirent aux esclaves noirs ; ensemble ils conquièrent la liberté, avant que la Convention de France n’ait décrété l’abolition de l’esclavage (29 août 1793). Les planteurs ayant livré le môle Saint-Nicolas aux Anglais (22 octobre 1793), Boyer les combat sous la direction des commissaires de la métropole et du général Beauvais : il se distingue au fort Biroton, dans la défense de Léogane, et dans des affaires périlleuses à la Grande-Anse.

Lieutenant de Laplume, promu au grade de capitaine, il déserte le camp de Toussaint-Louverture pour se ranger sous la bannière du proconsul de la presqu’île du Sud, le général Rigaud, au moment où éclate la guerre civile du Sud (1799). Retiré à Jacmel, son parti succombe momentanément ; Boyer, qui n’est encore que chef de bataillon, doit alors se réfugier en France avec Alexandre Sabès dit Pétion. Napoléon Bonaparte, devenu premier consul, veut employer les hommes de couleur à retirer le gouvernement de l’île à Toussaint-Louverture, qui a traité avec les Espagnols.

A cette fin il leur donne des grades, mais inférieurs à ceux qu’ils avaient, dans l’expédition qu’il confia à son beau-frère le général Leclerc (1801). L’armée est composée en partie des vieilles bandes qui ont fait les campagnes d’Italie. Boyer y est employé comme capitaine. Il débarque au Cap le 1er février 1802. Dans une proclamation du 8 novembre 1801, le Premier consul a promis aux habitants de Saint-Domingue, sans distinction de couleur, la liberté et l’égalité des droits ; mais par un arrêté antérieur et secret (du 25 décembre 1800), il a envoyé trois commissaires pour y rétablir les « cultures », autrement dit l’esclavage.

Le 20 mai 1802, il fait promulguer à Paris la loi rétablissant l’esclavage dans les colonies. Toussaint Louverture, qui est informé des projets du Premier consul, donne l’ordre à ses lieutenants de faire une guerre d’extermination aux français. Le 17 février 1802, le commandant de l’armée expéditionnaire met les chefs noirs hors la loi. Toussaint est arrêté le 11 juin et déporté en France. Les chefs de couleur, irrités par ce manque de foi et convaincus des desseins secrets de l’expédition, s’en détachent.

L’armée française perd son général et la plus grande partie de son effectif en quelques mois : par l’effet des maladies bien plus que par le fer de l’ennemi. L’expédition a échoué, et on en fait embarquer les débris pour la France. Boyer est un des derniers à s’en séparer. Aussi n’est-il pas au nombre de ceux qui, le 1er janvier 1804, déclarent l’indépendance d’Haïti ; qui élevent, le 25, le général Dessalines au pouvoir suprême ; qui, le 20 mai 1805, proclament un empereur et une constitution impériale?

Il n’est pas, non plus, de ceux qui, en octobre 1806, déterminent la chute et la mort de Dessalines. Son nom figure pour la première fois dans la constitution républicaine de 1806, que le général Pétion, mulâtre comme lui, fait décréter à Port-au-Prince, tandis que le Noir Christophe, commandant du Cap, succède au titre et au pouvoir de Dessalines.

Mais la guerre qui éclate bientôt entre Pétion et Christophe amène la division de l’ancienne partie française de Saint-Domingue en deux États : l’un au Nord, gouverné par l’empereur Christophe, avec des principes despotiques ; l’autre au Centre et au Sud, par le général Pétion, véritable président d’une république. Boyer s’attache à la fortune de ce dernier, qui l’élève successivement au grade de colonel et de général de division.

A la mort de Pétion, en 1818, il est élu président de la république, tandis que Christophe continue de régner au Cap ; mais celui-ci meurt comme Dessaline, de mort violente, et ses sujets se réunissent à la république (1820). En 1822, Boyer fait une expédition contre la partie espagnole de l’Île. L’armée haïtienne, forte de ses 20. 000 hommes, marche sur la frontière qu’elle franchit en deux points : Ouanaminthe et Lascahobas.

La colonne du Nord, sous le commandement du général Bonnet, et celle de l’Ouest, sous celui du président Boyer, passent sans coup férir les portes de Santo Domingo. Le Chef d’État haïtien pénètre dans la ville le 9 janvier (ou février) 1822 au son des cloches et des canons. Nunez de Carcerez lui présente les clés de la ville sur un plateau d’argent. A la suite de quoi, on voit le drapeau haïtien flotter sur la vieille cathédrale de Santo Domingo.

La France, qui craignait pour ses colonies des Antilles (dans lesquelles elle maintenait l’esclavage) et qui voyait l’accroissement du pouvoir de Boyer, devenu chef des Noirs comme des Mulâtres, essaie de traverser l’entreprise en faisant paraître ses forces navales à la presqu’île de Samana ; mais son gouvernement n’ose pas intervenir efficacement, et Boyer devient seul maître de l’île de Saint-Domingue.

Cette magnifique situation, au sein d’une île qu’on a justement appelée « la reine des Antilles », et qui renferme tant de richesses naturelles, aurait dû donner à ce chef la grandeur et la modération. Il est l’espoir de tous les Noirs encore esclaves dans les colonies européennes, et surtout des hommes de couleur libres, opprimés par les préjugés des planteurs. Aussi arbore-t-il ouvertement une politique de protection à leur égard : en 1822, il donne secours et asile aux proscrits de la Martinique.

Mais il déshonore son pouvoir en faisant livrer à une commission militaire un Noir nommé Darfour, membre de la chambre des députés, qui a lu dans l’assemblée dont il faisait partie un mémoire où étaient reprochés des abus à son gouvernement. Il fallait le réfuter, et non violer en sa personne la représentation nationale. Ce malheureux est immédiatement condamné et mis à mort : cette exécution a laissé sur la mémoire de Boyer une tache ineffaçable.

Par ailleurs, on s’aperçoit bientôt qu’il ne respecte plus aucune des prérogatives de la chambre des députés ; que le sénat est acheté, ou composé d’après son ordre ; en un mot, que la Constitution de 1816, dont il est un des auteurs, n’existe plus que de nom. La France, qui a négocié secrètement pour le rétablissement de sa suzeraineté sur la partie française de Saint-Domingue, a échoué grâce au patriotisme de Pétion, auquel Boyer parait s’être associé complètement.

Mais au lieu d’appeler les capitaux et la bienveillance de l’Europe, en abolissant l’absurde loi qui empêche les Européens d’acquérir des possessions territoriales et de fonder des établissements industriels en Haïti, Boyer réprime l’essor des esprits vers un régime plus libéral. En 1825, une flottille française commandée par un capitaine de vaisseau parait dans la rade de Port-au-Prince, avec pour mission d’obtenir l’enregistrement immédiat d’une ordonnance du roi Charles X (ord. du 17 avril 1825) : la France réclame le versement d’une indemnité de 150 millions, pour prix de la reconnaissance de l’indépendance d’Haïti.

En bravant cette menace, Boyer n’expose que la ville de Port-au-Prince qui, bâtie en bois, peut être brûlée par la flottille. Elle n’a pas de troupes de débarquement ; de sorte qu’en se retirant momentanément dans les mornes, ou dans une autre ville, il conserve l’indépendance de sa patrie. Mais Boyer n’est pas à la hauteur de son rôle : il se soumet et fait accepter l’ordonnance dans une séance secrète du sénat, malgré les résistances et l’impossibilité où l’on est de satisfaire aux conditions imposées.

Il envoie des commissaires en France pour y contracter un emprunt de 30 millions (dont il ne perçoit que 24), afin de payer le 1er cinquième. Le corps législatif vote l’indemnité, qu’il déclara dette nationale, et décrète une imposition extraordinaire de 30 millions de gourdes, qui ne peut jamais être recouvrée. Dès lors, la prospérité d’Haïti disparait complètement.

On ne paie ni les arriérés de l’emprunt de 30 millions, ni les intérêts du capital restant de 120 millions. En 1838, la France accepte de réduire sa créance de moitié, afin de ne pas jeter Haïti dans l’anarchie. Mais cette somme de 60 millions n’est pas davantage payée, et il faut qu’un troisième traité accorde de nouveaux et de très-longs délais. On cesse de présenter au corps législatif le compte réel des recettes et des dépenses ; on lui conteste toutes ses prérogatives ; toutes les bases du gouvernement sont sapées.

Les abolitionnistes d’Europe, amis d’Haïti, adressent des remontrances sur le tort que cette conduite fait à la cause de l’abolition de l’esclavage : bien loin de les accueillir, Boyer les fait combattre par un de ses affidés, le sénateur Beaubrun Ardouin, dans une lettre rendue publique en 1842. Tant d’erreurs précipitent sa ruine. Boyer perd toute popularité. La partie la plus éclairée de la population forme dans le Sud une association défensive et prend les armes.

Personne ne veut entreprendre la défense d’un gouvernement désormais condamné : Boyer est obligé de s’embarquer avec ses principaux conseillers. Aussitôt après, le 13 mars 1843, l’armée populaire prend possession de Port-au-Prince et manifeste bruyamment son triomphe. Il n’y a toutefois pas de sang répandu, et Charles Hérard, un mulâtre, est appelé au gouvernement de la République.

Il est également obligé de prendre les armes pour reconquérir la partie espagnole qui s’est séparée du gouvernement de Boyer ; mais le parti des Noirs, mécontent des mulâtres en possession du gouvernement depuis plus de vingt ans, veut avoir des chefs noirs : il oblige Hérard à suivre la route de l’exil, et à se retirer comme l’a fait Boyer à l’île anglaise de la Jamaïque.

Après quelques années de résidence à la Jamaïque, Boyer se rend à Paris où il s’éteint dans une quasi misère, à l’âge de 74 ans, le 9 juillet 1850. L’ancien sénateur haïtien, Mesmin Villevaleix, prononce l’oraison funèbre. Avec lui s’achève une période de l’histoire d’Haïti.

Extrait (Beaubrun Ardouin, Études sur l’histoire d’Haïti, t. XI, 1842) :

« Il est remarquable, écrivait Beaubrun-Ardouin, que la mort éclaircissait chaque jour les rangs de cette génération de 1790, au temps où une autre allait lui arracher le pouvoir des mains. »

Les jeunes libéraux, influencés par les événements de France, sont en effet impatients de succéder aux « Gérontes ». Les successeurs de Boyer reçoivent en charge un pays dont tous les visiteurs disent déjà qu’il décline et qu’il prend du retard dans un monde en expansion.

Sources : Barros (Jacques) Haïti de 1804 à nos jours, L’Harmattan, Paris, 1984, pp. 201-205 ; Beaubrun (Ardouin) Études sur l’histoire d’Haïti, t. XI, 1842. Date de création : 2006-12-24.

Monument

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Date de la dernière mise à jour : 24 février 2021