BEAUVISAGE Jean Antoine (1786-1836)
France

Chimiste, manufacturier et teinturier

Jean Antoine Beauvisage voit le jour en 1786. A peu près au moment où Bertholet et Thénard par leurs découvertes en chimie et par l’application spéciale de quelques-unes de ces découvertes à l’art du teinturier, ouvrent des voies nouvelles à l’industrie des tissus, deux hommes, un manufacturier alsacien et un ouvrier de Paris, apportent, chacun dans sa sphère, une heureuse transformation dans cet art. L’un de ces habiles novateurs est Jean-Michel Hausmann, né à Colmar, en 1749, d’une famille de commerçants aisés. Pendant ce temps, un homme presque sans instruction, un simple ouvrier, auquel le nom et les travaux d’Hausmann, étaient probablement inconnus, se trouve entraîné par la pente naturelle d’un esprit observateur et sagace, à entrer dans la même voie de découverte. Cet homme se nomme Antoine Jean Beauvisage. Il nait né à Paris le 5 mai 1786, dans l’humble ménage d’un teinturier dégraisseur de la rue Meslay. Petit-fils du sculpteur Coypel, dont les œuvres sont justement estimées, il tient de son grand-père et de sa mère un esprit prompt et sûr, une imagination ardente et un grand amour pour tout ce qui est bon et beau.

Ouvrier teinturier à dix-huit ans, sachant à peine lire, écrire et calculer, mais rangé et fort sage, Antoine Jean, dit un de ses meilleurs biographes (Louis Leclerc), va aussi souvent qu’il le peut se délasser de ses rudes travaux et chercher d’utiles conseils dans une respectable famille qui l’aime et le guide. Il parle un jour à M. et à Madame Dupré, ses vieux amis, d’une certaine science, la chimie, dont on lui a raconté des merveilles et qui donne l’explication des opérations auxquelles il se livre, sans les comprendre. M. Dupré lui conseille de voir un pharmacien; mais le digne apothicaire pose deux conditions que le pauvre jeune homme doit rejeter: un certain nombre d’années d’apprentissage et une somme d’argent pour la pension. Dans leur désir d’être utiles à leur protégé, les Dupré se mettent en quête d’une recommandation pour Vauquelin déjà réputé comme chimiste. Ils y parviennent et le savant reçoit avec une grande bienveillance son nouveau disciple. Cette bienveillance toutefois est loin d’aplanir les difficultés : la science alors ne s’acquiert point gratuitement, et ce n’est pas un problème aisé à résoudre que celui de parvenir, avec un salaire de deux francs par jour, ni plus ni moins, à se procurer des livres fort chers et à payer cent cinquante francs par mois les leçons d’un professeur.

Beauvisage se demande un instant s’il ne ferait pas mieux de borner son ambition à rester un simple et bon ouvrier; un instant aussi il songe à demander à la gloire militaire une compensation au sacrifice que lui impose sa pauvreté. Cette incertitude ne dure pas. Un bon camarade lui prête quelque argent et lui-même, dans un de ces moments de subite réflexion dont l’opportunité semble un coup de la Providence, « il s’aperçoit de ce dont il ne s’était point avisé jusque-là; c’est-à-dire que deux superbes boucles qui brillaient fort inutilement sur ses souliers de gala pouvaient être converties aisément en bonnes et belles espèces sonnantes. » Cependant des tracasseries sans cesse renaissantes lui font payer cher à l’atelier le bonheur paisible de ces heures consacrées à l’étude. La Chimie, dit-on, lui tourne la tête et lui fait perdre beaucoup de temps. Son patron, que froisse peut-être par avance la supériorité vers laquelle il marche, le place dans l’alternative de renoncer à ses velléités de science ou de quitter son établissement. Malgré le brisement de cœur que lui cause la pensée de s’éloigner de l’atelier où il s’était formé, Antoine-Jean n’hésite pas. Il n’a pas à regretter, du reste, le parti qu’il a pris.

Une des premières maisons de teinture de Paris, la maison Gonin dont il devait devenir plus tard l’heureux concurrent, lui est ouverte avec empressement. Là, « sa réputation naissante, sa façon expéditive et consciencieuse de travailler, jointe à quelques essais fort ingénieux lui attirent une certaine considération ». Beauvisage va alors à Amiens où l’industrie des tissus et en particulier des alépines a pris un grand développement. Le patron chez lequel il entre récompense par l’injustice et la haine le service qu’il lui rend en améliorant la teinture des alépines. Abreuvé d’amertume, Beauvisage quitte Amiens. Il va à Reims, et il apporte aux produits de ce centre industriel si justement renommé, de notables perfectionnements. Les événements de 1803 le ramènent à Paris. A Paris un homme le comprend; cet homme, c’est Ternaux ; Ternaux qui a rendu de si grands services à l’industrie française; Ternaux que l’Angleterre nous enviait, qu’elle eût richement récompensé et qui, parmi nous, est mort pauvre, ruiné ! Ternaux commandite l’intelligent ouvrier qui se hâte de fonder dans une des petites rues de la Cité, un modeste établissement dont les deux cuves, insuffisantes à un chef ordinaire d’industrie, lui fournissent à lui le moyen de débuter comme patron par un chef-d’œuvre. Jusque-là les mérinos, tissu alors en vogue et admirablement fabriqué, ne s’étaient teints qu’en rouge, vert, bleu ou violet. A force de recherches, d’essais et surtout de persévérance, Beauvisage parvient à donner à ce beau tissu les nuances les plus variées et les plus élégantes.

Sa renommée se répand ; le travail afflue chez lui et il faut qu’il agrandisse ses ateliers, qu’il double le nombre de ses ouvriers. Les anglais réalisent une économie notable et obtiennent dans la teinture en rouge d’excellents résultats par l’emploi de la Lack-dye; mais ils tiennent leur procédé si secret, qu’on n’a pu le pénétrer. La société d’encouragement propose un prix à celui qui doterait la nation française d’un procédé analogue. Beauvisage travaille de concert avec Roard, pendant plus d’une année, mais leurs efforts sont vains. Roard cesse toute recherche ; Beauvisage, avec la persistance qui le caractérise, s’obstine à poursuivre l’impossible : il trouve enfin le secret et la médaille lui est décernée. Aucune des parties de son art ne devait être négligée par Beauvisage : toutes lui ont dû des perfectionnements. Beauvisage ne profite pas seul de ses découvertes ; ses compétiteurs les utilisent d’autant plus facilement que, ainsi que nous l’avons déjà dit, il a horreur du monopole en matière de Progrès. Soit l’ascendant de cet esprit libéral, soit que ses qualités privées soient telles quelles désarment l’envie, toujours est-il que ses rivaux « lui rendent toujours cette justice de reconnaître qu’il leur est supérieur à tous dans l’application de ses procédés, attendu, disent-ils, qu’il les améliore sans cesse. »

En 1824, une décision administrative, statuant sur un percement d’une nouvelle rue, apporte un bouleversement inattendu dans l’exploitation de Beauvisage. Il transporte ses ateliers dans l’île Saint-Louis. Beauvisage profite de cette liberté relative pour employer, vers la fin de sa vie, une partie de ses soirées à suppléer à ce qui avait manqué comme instruction à sa jeunesse. A cette même période remonte la création de la magnifique teinturerie de Dacurs près d’Amiens, usine qui, par le prix moins élevé du combustible et de la main-d’œuvre, lui permet de faire aussi bien en baissant considérablement ses prix, et qui fonde un nouveau centre industriel où l’aisance se répand avec le travail, en même temps que s’y développent librement les améliorations morales que Beauvisage s’efforce d’introduire dans le sort des ouvriers.

La terrible époque du choléra (1832) vient stimuler encore cette sollicitude. Beauvisage est malade. Dans un de ces instants où Dieu trouve le cœur de l’homme disposé par la crainte et la douleur à recevoir de pieuses et touchantes inspirations, il résout, si le fléau épargne sa chère famille, de signaler sa reconnaissance par quelque bonne œuvre dont ses ouvriers seraient l’objet. «Il pensa donc que ce qu’il y a de plus urgent, c’est de relever les esprits par un peu d’instruction. N’avait-il pas expérimenté que l’acquisition de la science, si minime qu’elle soit, fait entrer dans le cœur le sentiment de la dignité humaine et le dégoût des plaisirs grossiers ? Un homme de talent et de cœur, le docteur Ratier qu’il consulte, entre avec ardeur dans son projet et l’aide à le réaliser. Les ouvriers de l’usine sont invités à des cours de lecture, d’écriture, de calcul, de français, d’allemand et même de musique vocale. Aucun d’eux n’y est contraint, mais ces braves gens connaissent leur Patron : ils lui accordent une grande confiance et ce qu’il propose est toujours favorablement accueilli, parce que l’expérience leur a appris que ce qu’il veut est toujours dans leur intérêt. Le 26 mai 1836, à six heures du matin, les travaux commencent dans les ateliers de l’île Saint-Louis, lorsque tout à coup le bruit se répand qu’un messager vient d’arriver, et qu’il annonce un grand malheur.

La veille au soir, on a vu Beauvisage plein de vie et de santé, et l’on apprend qu’il est mort ! L’essieu d’une voiture surchargée s’est brisé ; le coup est si violent et la commotion si forte, que le malheureux a péri subitement ! Ah ! Vous qui demandez ce qu’on gagne à être bon et généreux, que n’avez-vous pu être témoin de la douleur générale ! Tous abandonnent leurs travaux : les uns demeurent immobiles et stupéfaits, les autres se laissent aller aux cris et aux gémissements ; un vieux ouvrier, assis par terre, verse des larmes en silence ; toute la population de l’île est consternée. Le lendemain, la dépouille mortelle arrive de Villeneuve-sous-Dammartin, théâtre de la catastrophe, et c’est un nouveau concert de regrets et de sanglots. Le surlendemain, l’église de Saint-Louis-en-l’île ne peut contenir la foule des amis, des confrères, des députations des sociétés bienfaisantes dont le mort est membre, des généraux, des fonctionnaires publics, des députés, des pairs de France, qui viennent faire des funérailles de prince à un modeste industriel. Les ouvriers veulent porter à bras son corps à l’église ; ils sollicitent et obtiennent la permission de traîner le char funèbre jusqu’au cimetière, à travers une grande affluence de peuple qui admire et commente ce touchant spectacle. » Il repose avec son fils, Louis-Ernest Beauvisage (1816-1866), chef de cabinet du directeur général de la Caisse des Dépôts et de Consignation,  Cécile Augustine Beauvisage née Tardieu (1826-), épouse de Louis-Ernest Beauvisage, et son petit-fils, Georges Eugène Charles Beauvisage (1852-1925), professeur à la faculté de médecine de Lyon et sénateur.

Sources : Leclerc (Louis) Jean Antoine Beauvisage – Les Gloires de l’atelier ; Wikimedia. Date de création : 2009-12-20.

Monument

La sépulture est ornée d’un médaillon en fonte, non signé ni daté, représentant le buste de Jean Beauvisage de profil.


Date de la dernière mise à jour : 2 février 2021